Regarder, voir

Laisser le temps au temps,

Se laisser surprendre.

La magie de la pratique est de nous montrer que lorsqu’on prend le temps de s’arrêter, on peut voir, voir ce que l’on ne voyait pas.

François Fédier, dans son livre Regarder, Voir déploie la question de ce que nous voyons et ne voyons pas.

Il dit : » Comment se fait-il que notre mot, Voyant, ne désigne que peu d’êtres humains ?

Tous nous avons des yeux, peu voient. Voir, en un premier sens, c’est voir ce qui est là devant. Je vois des pêches dans le panier… Tous le monde voit ainsi. Or, ce n’est pas ainsi que l’on est voyant.

Peintre de pommes, Cézanne, manifestement est un voyant. Il voit de l’invisible, un très étrange invisible, ne demandant qu’à être vu…. Comment parler de cet invisible? «

Un engagement de tout notre être

Voir demande un engagement de notre être tout entier. C’est toujours une question. Et cela n’est jamais gagné.

Devant un tableau de Rothko, je commence par ne rien voir. C’est désarçonnant, désespérant. Je m’arrête, je me relie à la présence de mon corps posé dans un espace devant ce tableau, j’attends…

C’est ce qui donne le temps à mes pieds de se stabiliser sur le sol, ils portent la verticale de mes jambes et mon bassin s’affirme dans sa tridimensionalité. Petit à petit, je sens mon dos, mes omoplates trouver comment écouter l’espace et s’y appuyer, mes côtes, ma poitrine se délient et s’allègent entrainées par le mouvement du souffle qui s’accorde à la tonalité de ce volume. Cela demande un vrai effort car mon impatience voudrait plus d’immédiateté. Ma tête, tel un périscope se relie et je reçois les sons, les parfums, la densité de l’air sur ma peau…

Les perceptions, portes de la présence

On me dit que le tableau fait 4m de large, je me relie, je m’étends. Mes sensations se rassemblent vers ce cadre. Mes yeux tels des poumons, se dilatent et s’allègent, ils se rendent transparents. Les perceptions qui me parviennent sont encore très peu différenciées : sombre et nuances de clarté, vibrations de couleurs encore indicibles.

Il est, me dit-on, dans les tons orangés, j’ouvre mon cœur à l’orangé. Mes perceptions se différencient, elles s’affinent, se nuancent. Je suis touchée,mes yeux sont traversés par une vibration, une lumière orangée très particulière qui me parle. Le tableau vient vers moi, mon corps est pris dans une stabilité très particulière, je sens la charpente solide et vibrante de ces rayonnements. Mon corps présent reçoit la profondeur, la tension vive, le basculement du cœur.

Voir,serait-ce oser entrer pleinement dans la singularité de notre expérience ? La pratique de la méditation nous offre à chaque fois ce trésor précieux qui ouvre un espace.

Le corps est là. Il se
pose. Il accueille.

Un voile se soulève.

Quelque chose se montre.

Toujours en question.